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Des personnages aimés, des oeuvres acclamées
depuis soixante-dix ans
Au théâtre comme
dans d'autres disciplines, la carrière de Gratien Gélinas a été celle d'un
pionnier, qui a souvent ouvert des voies inexplorées jusque-là. Son oeuvre
dramatique, entreprise en 1937, s’inscrit dans la durée. Le succès que la
reprise des Fridolinades a connu cinquante ans après leur création en
est une preuve indéniable. En même temps, une nouvelle pièce de Gélinas, La
Passion de Narcisse Mondoux, était créée au Théâtre du Rideau-Vert, à
Montréal. Ces deux réussites simultanées de l'oeuvre d'un même auteur, à un
demi-siècle de distance, ont constitué un précédent pour le Canada tout entier.
DE L'IMPORTANCE
DES REVUES DE FRIDOLIN
On se plaît à
considérer Tit-Coq, la première pièce de Gratien Gélinas, comme l’un des
points de départ du théâtre de création au Canada. Mais il faut se rappeler
qu'au moment de sa création en 1948, Gratien Gélinas s'était imposé depuis une douzaine
d’années comme auteur dramatique avec les revues de Fridolin, sans
lesquelles Tit-Coq n'aurait sans doute jamais vu le jour.
En mars 1938,
sur la scène du Monument National, un revuiste du nom de Gratien Gélinas, se
présentant sous le nom de Fridolin, s'affirmait d'emblée comme un homme
de théâtre complet : auteur, metteur en scène, acteur, administrateur, dans une
veine comique qui n'empruntait rien à personne. Son accent est du cru, il
diffère de celui de tous ses prédécesseurs dans le genre; il apportera de plus à
sa série de Fridolinons un style de présentation où s’avérera un goût
dans le choix du matériel scénique qui est aussi neuf que son ton d'impertinence
et son sens du comique spontané. En bref, la Revue devient avec lui un grand
genre, de portée nationale, car non seulement réussit-il à abattre la fameuse
barrière Est-Ouest qui, au moins symboliquement, sépare les Montréalais de
langue anglaise de ceux de langue française, mais aussi à attirer à ses
spectacles des Canadiens de toutes les provinces. Bien avant la création de sa
pièce en trois actes Tit-Coq, en mai 1948, le nom de Gratien Gélinas
devenait celui de la plus grande personnalité du théâtre au Canada.
Jean Béraud
The Arts in Canada (MacMillan), p.79.
Depuis que les
textes de ces revues ont été publiés, puis repris sur scène, on peut apprécier
encore davantage l'importance qu’elles ont eue non seulement dans la formation
d'auteur de Gratien Gélinas, mais encore dans l'établissement d'une littérature
dramatique au Canada, très peu d'oeuvres originales y ayant été créées
jusque-là, tant en anglais qu'en français.
Tit-Coq a
été la première pièce canadienne à atteindre la centième, puis la deux centième
représentation dans la même ville (Montréal) au cours de la même saison
(1948-49). Le phénomène était d'autant plus remarquable qu'il s'est produit non
dans un théâtre de poche, mais dans deux grandes salles, le Monument National
(1408 places) et le Gésu (963 places à l’époque). L’achalandage d'un public
nombreux était indispensable, la pièce comptant neuf comédiens et douze
changements de décor, cela avant que l'on sache au pays ce qu'était une
subvention à la création artistique…
Tit-Coq a
été la première pièce à être traduite dans l'autre langue officielle du Canada
et à être présentée par la même troupe bilingue à travers le pays. Gratien
Gélinas traçait ainsi la voie à d'autres expériences enrichissantes pour
l'unification culturelle du Canada. On peut se demander si la fameuse Famille
Plouffe, de Roger Lemelin, aurait été télédiffusée en anglais sur tout le
réseau national de la CBC sans le précédent heureux de Tit-Coq.
Au cinéma
également, Gratien Gélinas a été un pionnier. En 1942, il réalisait, avec des
moyens de fortune et une équipe forcément peu expérimentée, un film parlant,
La dame aux camélias, la vraie. Ce moyen métrage, sans doute le premier film
de fiction en couleurs au Canada, a prouvé sa pérennité en étant présenté en
France, trente ans après sa création, aux Journées cinématographiques de
Poitiers, comme l'ancêtre d'une rétrospective du cinéma québécois. Il circule
toujours comme document pédagogique dans nos maisons d'enseignement où le cinéma
est étudié.
À la fin du
vingtième siècle, la pièce Bousille et les Justes avait été jouée plus de
705 fois en quatre langues par plusieurs compagnies de production professionnelles. Le
film Tit-Coq, réalisé en 1952, est diffusé en moyenne une fois par année
à la télévision. Il est à remarquer que les quatre pièces de Gélinas sont parmi
les pièces canadiennes qui ont été le plus jouées en anglais. Trois d’entre
elles sont au programme des études, en anglais aussi bien qu'en français, dans
des maisons d'enseignement à travers le pays.
La Comédie-Canadienne, que Gélinas a fondée en lui donnant comme mission de contribuer
d'abord et avant tout à l'établissement d'une identité canadienne dans les arts
d'interprétation, n'a pas été un piédestal pour Gratien Gélinas comédien, metteur en
scène ou auteur : en quinze ans, il n'y a joué que trois de ses œuvres et n'a
mis en scène que deux autres spectacles. C'était vraiment un plateau ouvert à
tous les créateurs du Canada et qui a offert au public durant son existence
plus d'oeuvres canadiennes que les autres compagnies du Québec mises ensemble.
Le phénomène
s'est continué lorsque Gélinas a accepté la présidence de la Société de
développement de l'industrie cinématographique canadienne (devenue plus tard
Téléfilm Canada), à laquelle il a consacré la plus grande part de son temps
pendant plus de huit ans et où il a pu mettre au service des scénaristes une
connaissance de l'écriture dramatique assez rare au Canada.
Monsieur Gélinas
a servi la collectivité dans bien d'autres fonctions, notamment comme
vice-président, pendant sept ans, du Conseil des Arts de la Région de Montréal
et comme membre du Conseil d'administration de l'Office national du film (trois
ans).
Dans son travail
d'homme de théâtre comme dans ses autres activités, Gratien Gélinas n'a jamais,
pendant toute sa carrière, dévié de ce principe : servir d'abord et avant tout
l'expression d'une identité nationale. Ce qui n'a pas empêché ses oeuvres d'être
présentées, au théâtre ou à la télévision, aux États-Unis, en Angleterre, en
Écosse, en Irlande, en France, en Suède, en Finlande, en Pologne, en Italie et
ailleurs.
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